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Qui sont ces  » guérilleros  » qui veulent faire reverdir Paris ?

Par Thomas , le juin 8, 2021 , mis à jour le juillet 9, 2021 - 7 minutes de lecture

Ils ratissent, creusent, sèment, plantent dans des lieux parisiens abandonnés. Combattants discrets et pacifiques de la reconquête sur le béton, ils plaident pour la réappropriation de l’espace public. Bienvenue à la guérilla jardinière.

Le Quai de Valmy ne dort jamais tout à fait, et surtout pas la nuit. Le clapotis et la cacophonie des transports se mêlent à la musique soul. Une montgolfière fend le ciel pour mordre la poussière. L’endroit sert de terrain de foot improvisé. Assis sur les berges du canal Saint-Martin, plusieurs jeunes sont engagés dans une discussion animée. Hervé, Aurélie, Jean ont tous moins de 30 ans et ont déjà des années de militantisme à leur actif. Ils sont membres de l’association Guerrilla Gardening. La Guérilla… quoi ? Guerrilla Gardening, un mouvement militant pour l’environnement. Pour comprendre l’affaire, il faut revenir plus de 40 ans en arrière, en 1972, de l’autre côté de l’Atlantique.

New York est alors embourbé dans une crise économique. Les propriétaires de la paille sont contraints de laisser leurs terrains à la municipalité. Cette dernière manque également de moyens. Les terrains sont abandonnés à leur triste sort. De cet environnement morose est née la guérilla verte : des individus qui se sont tout simplement mis en tête de rendre la ville et les cœurs verts à nouveau. Le terme de guérilla peut sembler incongru alors que les membres de ce mouvement sont totalement pacifiques, mais il en dit long.

Près d’un demi-siècle plus tard, ces jeunes assis au bord de l’eau reprennent le flambeau en France, au cœur du Paris pollué. Jean et les autres participants se retrouvent dans des lieux abandonnés de Paris et prennent possession des lieux pour y planter des arbres ou des plantes, sous le regard curieux mais généralement bienveillant des passants. En mai, par exemple, ils ont planté des petits arbres près du quartier de Belleville.

Cependant, ces militants se montrent peu, fuient la couverture médiatique et ne cherchent pas à se mettre en avant. Il n’est pas facile de les rencontrer. Pourtant, Jean Bonnet, participant depuis 2009, est prolixe lorsqu’il évoque les valeurs qu’il cherche à véhiculer à travers son engagement. « Nous défendons des jardins destinés à être urbanisés. Pour nous, la terre et l’espace public appartiennent à tout le monde. « , déclare ce jardinier de formation en prenant une gorgée de bière.

Un avis partagé par Aurélie, participante au mouvement depuis deux ans. La jeune femme maîtrise le sujet, elle a étudié la sociologie de l’urbanisme. La réappropriation de l’espace public comme un bien commun pour tous est un thème qui lui tient à cœur. « J’ai découvert Guerrilla Gardening par le biais d’un réseau appelé Villes en transition. Pour moi, il est important d’avoir une influence directe sur notre cadre de vie « , juge-t-elle.

Aurélie vient de la campagne au nord de Lille, un village de 800 habitants. La confrontation avec l’urbanisme galopant des grandes villes a été un déclic pour elle.  » J’ai été bouleversée par cette pollution et aussi par cette misère. Les riches dans des super appartements d’un côté, les pauvres de l’autre », raconte-t-elle. Alors, depuis qu’elle a découvert le Guerrilla Gardening, elle participe de temps en temps à des actions. Pour chaque plante qui prend racine, c’est une victoire sur le béton omniprésent.

« Le jardinage parle à tout le monde »

Tout le monde, même les novices, peut s’essayer à cette pratique : « Le jardinage parle à tout le monde », affirme Jean. Les jeunes comme les vieux, les riches comme les pauvres. Et on ne fait pas de « folies », on fait des choses simples.  »

Au Quai de Valmy, ces guérilleros du jardin ont réussi à créer un jardin. A quelques mètres de Jean Bonnet, des plantes abondantes ont repris leur droit sur la ville. Mais les déchets les étouffent : canettes de bière vides, plastique, carton gâchent le décor bucolique. « C’est un endroit très fréquenté. On enlève les déchets, mais dès qu’on revient, il y en a toujours autant ! « , regrette-t-il.

Il ajoute en montrant l’une de leurs dernières plantations : « Nous avons mis des chardons comestibles ici.  » Des chardons que l’on peut manger, drôle d’idée au départ. Mickael, un jeune homme brun à la barbe de trois jours, est ravi d’être venu :  » Tu vois, si je n’étais pas venu ce soir, je n’aurais jamais su ça « . Mickael a mis en place Nuit debout à Evry. Très intéressé par l’écologie, il a voulu rencontrer Jean pour voir comment fonctionne le Guerilla Gardening. Elle se retrouve dans les idées diffusées par le mouvement.

Le refus de l’instrumentalisation politique

Or, pour lui, le Guerrilla Gardening pèche par la communication. Ou plutôt dans son absence. Il imagine ainsi des panneaux dans les jardins pour expliquer leurs actions, quelles plantes sont plantées, si elles sont comestibles. « Je suis déjà très impliqué dans Guerrilla Gardening sur mon temps libre. Je ne me vois pas faire ça en plus, je ne me vois pas mettre des panneaux pour chaque fleur », rétorque Jean.

Les guérilleros du jardin n’abordent pas activement les passants ou les participants potentiels. Ils attendent qu’ils viennent à eux. « Les gens sont toujours d’accord avec ce que nous faisons, ils pensent que c’est bien. Personne ne se plaint de planter des fleurs », sourit Hervé, un jeune participant. Mais entre soutenir, soigner et participer, il y a un fossé.

Les municipalités sont également curieuses de connaître ces jardiniers bénévoles. Selon Jean, elles cherchent souvent à instrumentaliser le mouvement, à s’approprier le thème écologique et à gagner des voix aux élections. « Nous ne voulons pas être récupérés par la mairie. Certains élus parlent maintenant d’un permis de végétaliser, alors qu’ils n’ont rien inventé « , déplore le jeune homme. Le mouvement souhaite donc rester le plus loin possible des politiques. Les membres travaillent tous bénévolement, personne ne gagne rien. Pas de subventions à l’horizon non plus.

Se mettre en avant permettrait certes de mieux faire connaître la guérilla jardinière au public. Mais cela irait à l’encontre de l’essence même de leurs valeurs. « Je ne crois pas vraiment aux pétitions, cela sert juste à montrer que nous sommes nombreux », note Jean. Hervé, quant à lui, est optimiste. Il pense que la majorité des gens ouvrent progressivement les yeux : « Nous sommes en train de pourrir la terre. Il faut beaucoup de temps pour s’en rendre compte mais je pense que les gens commencent à comprendre.  »

Une illégalité acceptée de facto

L’autre problème évident du Guerrilla Gardening est son illégalité. Le mouvement prône l’utilisation de terrains abandonnés, « des espaces qui sont des déchets des villes », mais sans attendre l’autorisation des mairies. « Ce que nous faisons dans les espaces publics est légalement considéré comme une dégradation », note Jean. En revanche, entrer dans la propriété d’un particulier est une violation du droit de propriété. « En France, le droit de propriété est très, très puissant », ajoute le jeune homme qui ne croit pas si bien dire puisque ce droit se trouve dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Jean, lui, n’a jamais eu de problèmes. Mais il connaît d’autres guérilleros qui en ont eu. Très souvent, la police ne les appréhende pas. C’est difficile d’empêcher des gens pacifiques de planter des fleurs. Il n’y a donc pas trop de raisons de s’inquiéter. La guérilla jardinière peut continuer à planter des tomates sans prendre des prunes.

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Thomas